Le bric‑à‑brac des critères ESG

En matière de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, les notes attribuées par les agences de notation restent difficiles à utiliser pour les investisseurs privés. Explications.

Par Bertrand Beauté

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ESG. Trois petites lettres pour un acronyme devenu incontournable dans le monde de la finance. « Toutes les grandes entreprises cotées ont désormais compris que les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) sont un passage obligé, souligne Franck Sabbah, responsable du développement des activités de gestion d’actifs, chez Berenberg. Si elles ne possèdent pas de politique ESG, elles se privent de sources de financement. »

Résultat : la plupart des sociétés cotées en Bourse publient désormais, aux côtés des traditionnels rapports financiers, de volumineux « sustainability reports » censés présenter aux investisseurs leur risque extra‑financier sur les plans climatique, éthique et de bonne gouvernance. « Un rapport ESG aujourd’hui, c’est 80 pages au minimum. Un travail significatif pour les entreprises, poursuit Franck Sabbah. Si les grosses sociétés possèdent des moyens considérables pour mettre en place leur politique ESG, c’est moins le cas des petites capitalisations. Nous devons les accompagner pour mettre en évidence leur approche ESG, mais il reste difficile pour les petites sociétés de répondre à toutes les obligations de reporting. » Et le responsable du développement Berenberg de citer l’exemple de la société italienne Carel, spécialiste des systèmes de contrôle des climatisations et de réfrigération, dont la note ESG attribuée par MSCI est passée de B à AA entre 2021 et 2023. « Le business model de Carel n’a pourtant pas fondamentalement changé, raconte Franck Sabbah. Sa note a progressé principalement parce qu’en 2021, l’entreprise a réussi à mettre en évidence que sa technologie permet de réduire les émissions de ses clients.»

« Les systèmes de notation ESG sont opaques »

Laura Kaliszewski, directrice internationale de l’investissement responsable client chez Natixis Investment Managers

C’est qu’en fonction des rapports de durabilité fournis par les entreprises, des agences de notation comme MSCI, Moody’s ESG, S&P Global, Refinitiv ou encore Morningstar (liste non exhaustive, il en existe plus d’une centaine dans le monde) attribuent une note ESG à chaque firme. Sans rapport, pas de note ou, pire, une mauvaise note. Problème : ces agences sont rarement d’accord entre elles. Une étude scientifique, publiée en novembre 2022 dans Review of Finance, montre que les scores fluctuent énormément selon les agences considérées.

« Les systèmes de notation ESG sont opaques, souligne Laura Kaliszewski, directrice internationale de l’investissement responsable client chez Natixis Investment Managers. Chez Natixis IM, nous privilégions l’utilisation des données brutes des entreprises afin d’établir nos propres notes, que nos affiliés peuvent expliquer en toute transparence aux investisseurs.» Difficile donc, pour un investisseur privé, de se faire une idée de la « durabilité » d’une entreprise en fonction de sa note ESG étant donné que celle‑ci pourra être différente en fonction de l’agence qui l’a attribuée.

Ce problème est amplifié par le fait que s’il existe des normes internationales comme celles de la Global reporting initiative (GRI), elles restent volontaires – certaines entreprises publiant des données qui leur sont propres rendant difficile la comparaison avec d’autres sociétés. « Pour les investisseurs, mais aussi pour les gérants de fonds, une harmonisation des réglementations rendrait les choses beaucoup plus simples, souligne Yili Wu, Sustainable Investing Strategist chez Global X ETFs. Mais il me semble peu probable que cela advienne tant les intérêts et les besoins divergent entre les États‑Unis et l’Europe notamment. »

Les investisseurs privés peuvent également être déstabilisés par le fait que des entreprises très polluantes affichent de bonnes notes ESG. C’est que le « E » pour environnement n’est qu’un des trois piliers de l’ESG. Une entreprise très polluante peut donc compenser en partie une mauvaise note sur la question environnementale par une très bonne évaluation sur le social et/ou la gouvernance. À titre d’exemple, Glencore est notée BBB par le cabinet MSCI, McDonald’s obtient un A, TotalEnergies un AA et Coca‑Cola obtient la meilleure note possible (AAA) sur une échelle qui va de CCC à AAA. « Il peut paraître surprenant que de grandes sociétés polluantes obtiennent de bonnes notes sur certains critères ESG auprès des fournisseurs de données, poursuit Laura Kaliszewski. Les investisseurs doivent décortiquer ces données et ne pas suivre aveuglement les scores ESG sans les comprendre et les challenger. Mais, notons également que lorsque ces mêmes sociétés prennent des mesures en faveur du climat, leur impact sur le monde est mécaniquement beaucoup plus grand. » 

Afin d’améliorer la fiabilité et de favoriser la comparaison entre les entreprises, l’Union européenne a décidé de durcir les règles du jeu du reporting extra‑financier avec la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) qui entrera en vigueur le 1er janvier 2024. Les entreprises devront désormais fournir des informations plus complètes et détaillées sur leurs risques, opportunités et impacts matériels en lien avec les questions ESG sur 12 points précis baptisés ESRS ( European Sustainability Reporting Standards). Toutes les sociétés devront impérativement parler le même langage, ce qui permettra de comparer plus aisément les données fournies et évitera toute communication parcellaire ou biaisée. Par ailleurs, les données fournies devront être auditées par des commissaires aux comptes tels que PwC, KPMG, Deloitte ou encore EY, qui, d’habitude, certifient les états financiers.

« Avec la directive CSRD, les entreprises européennes seront obligées de publier leurs données et celles‑ci seront auditées, ce qui est un vrai changement, souligne Laura Kaliszewski. Pour autant, cette directive ne va pas régler tous les problèmes. » Pour l’instant, en effet, seules les entreprises européennes sont concernées. Mais la directive CSRD introduit des mesures d’extraterritorialité. À partir de 2028, toutes les entreprises exerçant une activité importante sur le Vieux Continent y seront assujetties. Selon des données de Refinitiv, cela concerne près de 10’000 entreprises, dont près du tiers sont américaines. Si les informations requises ne sont pas divulguées, ces sociétés encourront des amendes correspondant à un pourcentage du chiffre d’affaires annuel réalisé dans l’Union européenne. Une possibilité qui fâche l’Oncle Sam. « Le passage à un régime de réglementation climatique de type européen aux États‑Unis porterait un préjudice matériel et inutile au secteur pétrolier et gazier américain, au secteur agricole et aux marchés de capitaux du pays », ont écrit en juin dernier le sénateur américain Tim Scott et James Comer, représentant du Kentucky à la Chambre des représentants. Les deux républicains demandant au Trésor américain de tout mettre en œuvre pour bloquer la directive CSRD.

« L’Europe est à la pointe en matière de durabilité, souligne Tzoulianna Leventi, analyste investissements et ESG chez abrdn. Mais c’est très compliqué pour les investisseurs parce que la réglementation évolue très vite dans ce domaine et que les règles du jeu ne sont pas les mêmes partout dans le monde. Pour autant, une harmonisation me semble difficilement imaginable pour l’instant. » 

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