Prédire ou mourir

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Démocratisés par les entreprises non cotées Polymarket et Kalshi en 2020, les marchés prédictifs connaissent une croissance phénoménale. Au point de convaincre certains des géants historiques des jeux d’argent d’entrer dans la danse.

Le monde entier est malheureusement devenu, d’une certaine façon, un casino. » Un brin fataliste, le président américain Donald Trump a ainsi réagi, en avril 2026, à l’arrestation de Gannon Ken Van Dyke, accusé de délit d’initié. Ce militaire de carrière américain aurait gagné 400’000 dollars en pariant sur une intervention des États-Unis au Venezuela sur la plateforme Polymarket. Problème : selon le Ministère américain de la 
justice, il avait lui-même participé à l’opération qui a conduit à la capture de Nicolás Maduro, l’ex-président vénézuélien. 

Préfigurés par les marchés prédictifs universitaires lancés aux États-Unis dès la fin des années 1980, puis popularisés dans l’univers du pari en ligne par le Betfair Exchange britannique, créé en 2000 et aujourd’hui marque de Flutter, les marchés prédictifs (prediction markets) connaissent depuis 2020 une croissance phénoménale outre-Atlantique grâce aux plateformes Polymarket et Kalshi. À la différence des paris sportifs qui permettent de spéculer sur le résultat d’un match ou d’un tournoi, ils offrent la possibilité de parier sur à peu près n’importe quoi : la date d’un accord de paix avec l’Iran, le résultat d’une élection présidentielle ou encore le prix du pétrole dans un mois.

Autre différence notable : le fonctionnement de ces plateformes ressemble davantage à celui d’une Bourse qu’à celui d’un pari sportif : chaque scénario futur devient un contrat échangeable dont le prix évolue selon l’offre et la demande. Plus un événement est jugé probable, plus le prix du contrat augmente, ce qui correspond à une probabilité implicite. Imaginons que nous spéculions aujourd’hui sur la possibilité que Donald Trump réalise un troisième mandat. D’ici au résultat de la prochaine élection présidentielle américaine, il sera possible de revendre nos actions, la valeur de celles-ci fluctuant en fonction de l’offre et de la demande. À ce titre, les marchés prédictifs opérant légalement aux États-Unis, comme Kalshi, relèvent de l’agence fédérale chargée de réguler les marchés de produits dérivés (CFTC).

Encore peu connus avant l’élection présidentielle américaine de 2024, Polymarket et Kalshi ont vu leur volume d’échanges hebdomadaires exploser en 2025 et 2026, passant de 462,8 millions de dollars la semaine du 26 mai 2025 à 5,6 milliards la semaine du 18 mai 2026, selon les chiffres de la plateforme d’analyse Dune. Un succès qui a aiguisé l’appétit des géants mondiaux des jeux d’argent qui ont vu ces deux jeunes plateformes non cotées les ringardiser. En décembre 2025, par exemple, les américains DraftKings et FanDuel ont, tous deux, lancé leur app de prédiction. 

Mais l’attrait pour les marchés prédictifs va bien au-delà de la simple industrie des jeux d’argent, attirant désormais les acteurs de la finance. La société de services financiers Robinhood a lancé en mars 2025 sa propre offre de prédiction. Quant à Intercontinental Exchange (ICE), maison mère du New York Stock Exchange, elle continue de renforcer ses liens avec Polymarket : après un premier investissement de 1 milliard de dollars en octobre 2025, elle a réalisé en mars 2026 un nouvel investissement direct de 600 millions de dollars dans la plateforme. Reuters a ensuite rapporté en avril que Polymarket discutait d’une nouvelle levée de fonds qui valoriserait la société à environ 15 milliards de dollars.

L’utilité des prediction markets va bien au-delà du divertissement. Certaines entreprises comme Hewlett-Packard et Google y recourent pour améliorer leurs prévisions. « C’est plus précis que les sondages, car il y a de l’argent en jeu », résumait Elon Musk, le 7 octobre 2024 sur X. Pour les institutions financières, les données issues de ces paris pourraient devenir un nouvel indicateur d’anticipation économique et politique, transformant la perception collective du futur en une véritable matière première informationnelle. Un phénomène baptisé « la sagesse des foules », popularisé par le livre éponyme de James Surowiecki, publié en 2004.

C'est plus précis que les sondages, car il y a de l'argent en jeu
Elon Musk, sur X, le 7 octobre 2024

Problème : à l’image du cas du militaire américain qui a parié sur une intervention au Venezuela, les marchés prédictifs sont très susceptibles d’être la cible de délits d’initiés. Une étude de Siyang Liu de l’Université de la Colombie-Britannique, publiée en avril 2026 et intitulée « Sagesse des foules ou sagesse des initiés ? Délit d’initié sur les marchés prédictifs » tire la sonnette d’alarme : une toute petite partie des joueurs capte une part disproportionnée des gains par rapport à leur participation. Ainsi, 0,08% des traders s’approprient 7,1% du total des profits, tous types de paris confondus.

Si bien que les marchés prédictifs sont interdits en Suisse et dans la plupart des pays européens, asiatiques et moyen-orientaux. « Pour le moment, les acteurs des jeux d’argent européens ne semblent pas militer pour une légalisation des marché prédictifs, souligne Johanna Jourdain, analyste actions chez Oddo BHF. Ce n’est pas encore un sujet en Europe, d’autant que les États-Unis commencent à vouloir les réglementer. » Plusieurs projets de loi visant les marchés prédictifs ont ainsi été déposés au Congrès américain début 2026.

Même s’ils sont interdits en Suisse, il est néanmoins très facile d’y jouer en utilisant un VPN. « Du point de vue des addictions, les marchés de la prédiction sont comparables aux paris sportifs, explique Markus Meury, porte-parole de Addiction Suisse. Il y a également une part d’illusion de contrôle : on pense pouvoir gagner grâce à un savoir supérieur aux autres joueurs. Or, en réalité le facteur hasard est toujours prépondérant. » 

 

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