Gambling

Une industrie qui joue gros

Dossier
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Le secteur des jeux de hasard et d’argent affiche une croissance de ses revenus ininterrompue depuis 2020. Mais il souffre en Bourse. Explications.

Qui remportera la Coupe du monde de football qui se déroule aux États-Unis, au Canada et au Mexique du 11 juin au 19 juillet ? Le Brésil, l’Allemagne, la Suisse, un autre pays ? Les paris sont ouverts. Et ils seront nombreux. « Dans le secteur des jeux d’argent, on observe un effet Coupe du monde, avec une hausse des mises qui peut atteindre 10%, souligne Johanna Jourdain, analyste actions chez Oddo BHF. Ce type d’événement exceptionnel reste un gros pourvoyeur de mises additionnelles pour la filière des paris sportifs. » Mais c’est pour l’ensemble du secteur des jeux d’argent que 2026 s’avère une année hors norme. Outre la Coupe du monde, on y compte trois vendredis 13, contre un seul en 2025 et 2027, pour une moyenne de 1,72 par année.

De quoi ajouter des revenus à un secteur qui ne connaît pas la crise. Depuis la pandémie, les revenus bruts des jeux d’argent n’ont cessé de croître pour passer de 424 milliards de dollars en 2020 à 758 milliards en 2025, selon les derniers chiffres du cabinet spécialisé H2 Gambling Capital. « L’industrie des jeux d’argent est un marché en croissance, résilient et défensif, poursuit Johanna Jourdain. Il n’est pas dépendant des cycles économiques. Les mises augmentent année après année depuis 2021, même en temps de crise. »

Tous les segments de l’industrie des jeux (casinos, paris sportifs et loterie) sont en croissance
Johanna Jourdain, analyste actions chez Oddo BHF

Une aubaine en ces temps de tensions géopolitiques extrêmes. Toujours selon H2 Gambling Capital, les revenus bruts de la filière, c’est-à-dire les pertes des joueurs, devraient dépasser la barre symbolique des 1000 milliards de dollars à l’horizon 2030, soit une hausse dépassant les 140% en l’espace de dix ans. « Le principal moteur de cette croissance est l’essor des jeux et paris en ligne », souligne H2 Gambling Capital. Alors que ce canal de ventes ne représentait que 20% des revenus du secteur en 2015, il en assurait 41% en 2024 et devrait devenir la principale source de chiffre d’affaires de la filière à l’horizon 2029 (50,3%).

Pour autant, les ventes physiques ne sont pas en déclin. « L’ensemble du secteur s’affiche en hausse, poursuit Johanna Jourdain. Le digital enregistre une croissance de 5 à 10% par an, tandis que les ventes physiques progressent plus lentement, de 0 à 5% par an. » Tous canaux de diffusion confondus, les jeux (casinos, machines à sous, bingo, etc.) resteront la catégorie la plus importante de l’industrie. Elle devrait générer 546 milliards de dollars en 2030, soit 53% des revenus bruts totaux. Les paris (courses de chevaux et sportifs) contribueront à cette échéance à hauteur de 30%, les loteries représentant le reste (18%, à 181 milliards de dollars en 2030). « Mis à part les paris hippiques qui s’affichent en léger recul, tous les segments de l’industrie des jeux (casinos, paris sportifs et loterie) sont en croissance », note Johanna Jourdain.

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Malgré ces perspectives réjouissantes, la plupart des entreprises spécialisées dans les jeux d’argent souffrent en Bourse. Parmi les gros opérateurs européens, le français FDJ United a vu son action perdre près de 30% de sa valeur sur un an (à la fin mai) ; le britannique Entain fait à peine mieux (-28%) ; le suédois Betsson AB s’affiche en recul de 50% ; alors que le titre de l’irlandais Flutter Entertainment chute de 60% sur la même période.

Seuls quelques vendeurs de pioches semblent tirer leur épingle du jeu à l’image du suédois Evolution AB qui développe des logiciels pour casino en ligne (e-casino) (+5% sur un an). Plus globalement, l’ETF BETZ Sports Betting & iGaming, qui regroupe les principaux acteurs mondiaux du secteur, est stable sur un an (-0,61% au 31 mars) et en recul de 9,24% sur cinq ans. 

La raison principale ? Plusieurs États européens, notamment la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Roumanie, ont récemment durci leur législation et/ou augmenté la fiscalité sur les jeux d’argent. Depuis le 1er juillet 2025, par exemple, Bercy a notamment fait passer le taux de prélèvement appliqué aux mises des jeux d’argent de 11,2% à 11,9%. Idem au Royaume-Uni : depuis le 1er avril 2026, les taxes sur les jeux de casino en ligne ont augmenté de 21% à 40% et celles sur les paris en ligne passeront de 15% à 25% en avril 2027, à l’exception des paris hippiques britanniques.

Sur l’exercice 2025, l’augmentation de la fiscalité a par exemple coûté plus de 50 millions d’euros à FDJ United et l’entreprise s’attend à un surcoût de près de 90 millions en 2026. De quoi rogner les marges de la société française ainsi que de ses concurrentes et contribuer à tirer leurs actions vers le bas.

À tel point que de nombreux analystes estiment que certains titres sont désormais sous-évalués. En mars 2026, par exemple, la banque d’investissement allemande Berenberg a jugé la chute du cours de Entain « injustifiée ». Quant à Johanna Jourdain, qui suit le titre FDJ United, elle juge que l’entreprise française est désormais « sous-évaluée, mais ce niveau de valorisation reflète également les risques réglementaires qui pèsent sur le secteur ». Le bon moment pour prendre position ? « C’est un secteur sur lequel les investisseurs ne peuvent pas se positionner les yeux fermés. Rien ne garantit que les augmentations de fiscalité sont terminées. Dans les États qui sont endettés, les gouvernements recherchent des fonds et, dans ce contexte, les entreprises de jeux d’argent sont des cibles de choix, souligne Johanna Jourdain. Il est donc trop tôt pour crier victoire et dire qu’il n’y aura plus de nouvelles taxations. Les réglementations peuvent toujours changer. »

Au risque de tuer la vache à lait ? Dans une chronique au vitriol publiée le 1er avril 2026, la CEO du groupe britannique Entain, Stella David, s’alarme de la hausse des taxes : « C’est un tournant décisif pour le secteur. La hausse de la taxe sur les jeux en ligne (…) visait à renflouer les caisses de l’État. Mais en doublant presque la taxe sur les entreprises réglementées, la portant à 40%, le gouvernement compromet la viabilité des opérateurs de jeux d’argent réglementés qui paient leurs impôts au Royaume-Uni, emploient des milliers de personnes, investissent dans le sport britannique et appliquent des normes de sécurité des joueurs parmi les plus strictes au monde. Et ce, à quelques mois seulement d’une Coupe du monde que les réseaux criminels s’apprêtent à exploiter. »

Explosion des jeux illégaux

« L’augmentation des paris illégaux est l’argument brandi par l’industrie des jeux afin de limiter les réglementations, constate le docteur Olivier Simon, médecin associé au Centre du jeu excessif au CHUV. Et il est vrai que c’est un problème que l’on constate avec d’autres addictions, comme le tabac. Si la réglementation devient trop restrictive ou le produit trop cher, les clients se tournent vers l’offre illégale. » 

En 2024, une étude menée par KPMG pour le compte de la Fédération suisse des casinos (FSC) estimait que les opérateurs sans concession suisse détenaient déjà environ 40% du marché suisse des casinos en ligne. Pour Stella David, la CEO de Entain, les chiffres au Royaume-Uni sont également très inquiétants : « Le moment est catastrophique. Les jeux d’argent illégaux explosent déjà au Royaume-Uni, représentant désormais environ 10% du marché, après une forte croissance ces dernières années. » Au niveau mondial, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) prévoit que le marché illégal parvienne à dépasser le secteur réglementé en volume total pendant la Coupe du monde 2026. « Si des mesures ne sont pas prises rapidement, la Coupe du monde constituera la plus grande campagne de recrutement de l’histoire pour les réseaux de paris illégaux », poursuit Stella David.

Face à cette menace, l’industrie légale s’est lancée dans un vaste mouvement de consolidation. Le conglomérat irlandais Flutter Entertainment, par exemple, s’est offert le canadien The Stars Group (TSG) en 2020 dans une opération valorisée de 6 à 7 milliards de dollars. Ce dernier avait lui-même acquis le britannique Sky Betting & Gaming en 2018 pour 4,7 milliards. Le groupe français FDJ United, quant à lui, a avalé son concurrent suédois Kindred en 2024 pour 2,5 milliards d’euros. Et ce n’est pas fini : le grec Bally’s Intralot vient d’annoncer le rachat de son homologue britannique Evoke. « Le secteur des jeux d’argent va poursuivre sa consolidation, estime Johanna Jourdain, parce qu’être un gros acteur présent sur plusieurs marchés permet de limiter les risques associés à une hausse de fiscalité dans un pays donné. » À la fin de la partie, la plus grosse carte remporte toujours la mise.

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